• A sheltering roof

WEEK 18 - Travail à la chaine

Avant l'arrivée du bois à Kassi Kunda, nous avons eu le temps d'assembler et de lever six fermes, c'est à dire la moitié du bâtiment. Une fois le retour des aventuriers de Tambacounda et de leur cargaison de planches, le travail a repris à vive allure. Un nouveau planning est mis au point. Nous planifions un levage tous les deux jours afin d'avoir fini la charpente avant le départ des volontaires le 1er décembre, dans deux semaines. Chacun des volontaires et des ouvriers locaux se répartissent dans les différents ateliers suivants : traçage, découpage, assemblage, préparation du levage, fixation des poutres et des pannes et boulonnage des pieds de poteaux.

Le traçage consiste à choisir les planches en fonction de l'usage qui leur incombe (poteau, arbalétrier, renfort, jambe de force, etc) et de marquer leurs dimensions et angles de découpe. Ce travail fut entamé à Tambacounda par Marie et Rémi qui s’attaquèrent aux planches cintrées. Celles-ci furent choisies comme renfort, jambe de force et attèles afin de limiter l'impact de la courbure du bois. Les poteaux et arbalétriers nécessitant une plus grande exactitude, l’atelier de traçage, mené par Rémi, Romane et Amèle, sélectionne les planches les plus droites. Les planches relatives aux ferme n°1 et n°12, marquant les deux pignons du bâtiment, sont sélectionnées en premier afin de mettre de côté les plus belles pièces.


L'atelier découpe consiste à couper les planches tracées. Il y a, à ce moment là, plus de deux cents planches à couper selon les angles mesurés par l'atelier précédent, et c'est tambour battant que Floran, aidé des ouvriers tombera la tâche en seulement deux jours. Record à battre. A chaque petite défaillance de la scie radiale, que nous avons spécialement importée de France, un frisson nous parcourt. En effet, nous avons pu trouver un certain nombre d'outils techniques au Sénégal (perceuse, meuleuse, etc) mais aucune scie de ce type. Si elle venait à ne plus fonctionner, nous serions bien embêtés. Le sciage à la chaîne des planches nous fait rentrer dans un véritable travail d'usine pour lequel chaque geste est pensé pour être le plus efficace possible.


L'assemblage est dirigé par Marie qui, à chaque nouvelle ferme, trouve des astuces pour parfaire son travail. L'enchaînement des fermes levées marquent cette quête du perfectionnement ! De nombreuses personnes travaillent avec elle. Il faut de nombreuses mains pour ajuster chaque planche à sa place, recouper certaines d'entre elles, couper et limer les très nombreuses tiges filetées qui les assemblent, et enfin percer et serrer les boulons en position. L'assemblage se fait dans un ordre précis en partant du faîtage pour descendre jusqu'aux pieds de poteaux. Des servantes permettent de surélever la ferme afin de faciliter la tâche. Deux fermes sont rapidement assemblées en début de semaine afin de pouvoir relancer les levages au plus tôt. Une fois les deux premières finalisées, la cadence ne ralentit pas, nous commençons les trois dernières fermes qui marqueront la fin de cette extrémité de bâtiment. En effet, lors du premier levage, nous avons choisi de ne pas lever la ferme n°1, mais la n°2. Ce choix nous permettait de placer entièrement les échafaudages sur le sous-bassement, et non à moitié, et nous offrait deux platines auquel nous pouvions tendre les haubans. Toujours dans un objectif d'efficacité, le travail est standardisé et répété. D'abord pré-assembler les arbalétriers et les jambes de force à l'aide de vis ; assembler les deux arbalétriers et les deux renforts au faîtage ; rallonger les arbalétriers ; placer et fixer les poteaux ; régler l'écartement des pieds de poteau et l'équilibre de la ferme ; placer les jambes de force ; rallonger les renforts ; placer les attèles ; et toujours en vérifiant régulièrement que l'écartement des pieds n'a pas changé ! Les fermes sont également assemblées de manière crescendo. C'est-à-dire que lorsque le faîtage de l'une d'entre elles est fixé, une nouvelle ferme peut commencer à être montée, alors que la première poursuit son assemblage à une étape de décalage, et ainsi de suite. La cadence de travail est soutenue !


La préparation d'un levage se fait lui aussi dans un ordre précis : placer les chèvres ; désolidariser les mats des échafaudages utilisés pour le précédent levage ; déplacer les échafaudages, ;refixer les mats ; placer correctement les échafaudages afin que les mats soient bien verticaux et dans l'axe de la prochaine ferme ; lester les pieds des échafaudages avec des sacs de terre pour contrebalancer le poids de la ferme lors du levage ; haubaner les échafaudages afin de sécuriser le levage dans l'éventualité où ces derniers viendraient à bouger malgré les sacs de terre (ce qui a sauvé la situation lors du levage numéro 4) ; placer les poulies en haut des mats et hisser les cordes ; attacher l'ensemble des cordes à la ferme préalablement déplacée ; préparer les cales de part et d'autre des longrines afin d’empêcher les poteaux de chasser lors du levage. La préparation d'un levage est devenue quelque chose de répétitive au fur et à mesure du temps, mais nous tâchons de ne jamais baisser notre vigilance.


Une fois le levage réalisé, le travail devient aérien. Après avoir ligaturé les fermes aux échafaudages, nous fixons la poutre faîtière sur des cornières en inox préalablement boulonnées. Ensuite, nous clouons les poutres sablières dans le mi-bois taillé en haut des poteaux. L'étape suivante est de couper et boulonner les pannes de contreventement. Leur fixation à 45° aux arbalétriers impose un pré-perçage au sol et un contre-perçage en hauteur avant de pouvoir boulonner les pièces entre elles. Chacun de ces éléments de bois, et notamment les pannes, est très lourd de part ses dimensions, et sa manutention en hauteur nécessite une grande vigilance et de nombreuses mains. Une fois la ferme stabilisée en hauteur, nous perçons et boulonnons les pieds de poteaux aux platines.


Nous voici donc à deux semaines de l'échéance du workshop. De six fermes levées en début de semaine, nous finissons à neuf à la fin de celle-ci. L'arrivée du bois a donné un regain d'énergie à toute l'équipe, chacun puisant selon ses possibilités dans ses dernières réserves. Nous n'en n'avons encore jamais parlé, mais la fatigue physique et morale est bien présente ! Chacun a ses petits manques de France qui commence à peser, surtout les manques alimentaires.


La semaine s'est donc déroulée au rythme des levages Lundi, Mercredi et Samedi, entre deux assemblages et la stabilisation de la ferme hissée. Samedi matin, alors que tout le monde travaillait normalement, nous entendons les ouvriers parler de « Baye Fall ». Et en se retournant, nous voyons le couvre-chef de Mame Cheikh au loin, dépassant au dessus des murs de la construction voisine. Celui-ci avait décidé de nous rendre une petite visite à l'improviste afin de voir le projet, mais aussi de pouvoir donner un coup de main. Malgré toutes les mésaventures de Tambacounda, Mame Cheikh est un personnage très attachant, et qui nous aura fait beaucoup rire. Nous ne comptons plus le nombre de situations improbables ou d'expression qui le caractérisent. Le « big man », dénommé par les ouvriers, nous a donc aidé tout le weekend. Cela a également été l'occasion pour toute l'équipe de volontaires d'enfin rencontrer ce personnage dont ils avaient entendu tant d'histoire. Grand moment qui ramena de la bonne humeur malgré les dures journées de travail que nous nous imposons dernièrement.

Samedi après-midi, alors que nous avions reçu notre invitation par « lettre recommandée » depuis des semaines déjà, a eu lieu la très attendue finale du tournoi inter-village. Et oui, le football c'est sacré ! Aujourd'hui, hors de question de finir le travail en retard, tout le monde se pare de ces plus beaux habits et en route pour le « field » ! Finalement, peu de personnes s'intéresse réellement au score ou au gagnant mis à part les joueurs. Les spectateurs viennent pour le spectacle, la musique et les pancakes. Ne nous demandez pas le résultat, nous n'avons jamais vraiment compris les équipes ! La soirée se prolonge autour d'un loup-garou, jeu officiel du groupe, où nous convions Mame Cheikh et Jim, également arrivé dans la journée. Nous apprenons à notre ami sénégalais les règles du jeu, et le village s'endort. « Ah bon ? ». Nous ne sommes pas sortis de l'auberge ! Finalement, une partie endiablée se déroule, gouverné par le maire Mame Cheikh. Les débats vont bon train jusqu'à ce que le village se rende finalement compte qu'il a été dupé par notre machiavélique menuisier qui n'est autre qu'un loup-garou.



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