• A sheltering roof

WEEK 17 - L'histoire de Tambacounda

Mis à jour : 18 déc. 2018


Cette semaine, nous avons choisi de vous raconter plus en détail l'histoire aux multiples rebondissements du bois que nous utilisons pour la charpente. Celle ci nous a plongé au cœur de la filière bois du pays et de son système économique ; et finalement de la manière de vivre et de travailler dans le pays.

Dès les premières semaines de notre séjour, en Août, nous avons commencé à nous renseigner sur le bois que nous utiliserions pour la charpente. Avant de partir la structure avait été validée par le bureau d'étude Terrell, mais nous n'avions pas connaissance des essences de bois disponibles dans la région. Nous voulions un bois qui résiste à l'eau et à l'attaque des insectes. Les études de stabilité ont donc été réalisées selon l'hypothèse d'un bois exotique. C'est avec Jim, représentant de l'organisation Nka, que nous avons entrepris nos recherches. Suite à quelques entrevues, nous avons fini par rencontrer un menuisier nommé Mame Cheikh, un grand Baye Fall de deux mètres de haut coiffé d'un bonnet dreadlocks d'une cinquantaine de centimètre, envers lequel Jim a tout de suite manifesté une grande confiance. Leur conviction religieuse Baye Fall commune y est surement pour beaucoup. Mame Cheikh nous proposait de nous vendre du bois exotique, le Dimbo, utilisé pour la menuiserie et disposant des qualités que nous souhaitions. Jim étant l'une des rares personnes en qui nous ayons confiance, nous avons fini par conclure notre affaire de bois le fameux Mame Cheikh. Les machines de découpe « européennes » qu'il présentait ont en partie guidé notre choix, alors que nous avions auparavant rencontré des menuisiers qui coupaient leurs planches à la tronçonneuse, et donc avec une précision, planéité et finition que nous vous laissons imaginer ! La commande était de réunir 700 pièces de bois dans un délai d'un mois. Mame Cheikh nous disait alors que tout pourrait être fait en deux semaines mais que la saison des pluies retarderait sûrement le travail. Un mois lui paraissait donc raisonnable. Nous avons avancé la moitié de l'argent et le reste devait être donné dès réception. Le transport de la marchandise devait s'effectuer en une seule fois.

Le mois d'Août fut pour nous particulièrement chargé car nous creusions les fondations et que nous devions récupérer la palette chargée d'outils que nous avions envoyé de France. Nous avons donc laissé la commande se faire sans trop nous en préoccuper. Au début du mois de Septembre, la palette ayant été acheminée jusqu'à Kassi Kunda, nous sommes retournés voir le menuisier pour récupérer le bois. Seul un quart de la marchandise avait été réunie et la plupart des planches avaient été mal coupées. Elles étaient de largeur et épaisseur très variables, ce qui posaient un véritable problème face à la complexité d'assemblage que nous souhaitions réaliser. Mame Cheikh nous a expliqué que les fortes pluies avaient empêché les charrettes tirées par des ânes de circuler. Il nous a demandé de lui avancer un quart supplémentaire de l'argent du contrat afin de faire avancer les choses plus vite. Pressés, nous avons accepté. Souhaitant commencer l'assemblage de la charpente, nous avons décidé d'effectuer un premier transport avec le bois disponible et de venir récupérer le reste deux ou trois semaines plus tard. Le chauffeur mit trois jours à obtenir les papiers des Eaux et Forêts permettant au camion de circuler au Sénégal. Une fois les papiers obtenus et le chargement fait, le chauffeur s'embourba à 50 m de la scierie et la marchandise n'arrivera qu'une semaine plus tard à Peca 12, village frontalier de Kassi Kunda. De Peca 12, le bois dut être acheminé en tracteur car les chemins étaient devenus impraticables avec les fortes pluies. Le jour du départ du camion, le père de Mame Cheikh décéda.

Avec cette première partie de la marchandise, nous avons pu commencer la charpente par l'assemblage de deux fermes. En travaillant avec le bois, nous nous sommes vite rendus compte que les défauts de coupe du bois impliquaient de réels problèmes. Pour exemple, afin de construire des pièces de presque sept mètres de long, alors que nous n'avions à notre disposition que des planches de quatre mètres grand maximum, la stratégie d'assemblage a été de réaliser des attelles, c'est-à-dire des épaisseurs de bois qui se mettent bout à bout. Exercice difficile lorsque les deux planches n'ont ni la même épaisseur, ni la même largeur et que des défauts ou des fissures parsèment sa longueur !

Le 23 septembre, nous tentions le premier levage. Celui ci étant infructueux, nous avons une nouvelle fois laisser courir les délais de la commande de bois. C'est ainsi que suite à nos vacances à Mbour au Sénégal, nous sommes retournés voir Mame Cheikh. Celui ci, injoignable depuis une semaine s'était rendu en brousse pour sélectionner des arbres à couper pour notre commande. De retour en ville, il manifesta les symptômes du paludisme. Il nous accueilla donc sur son lit d’hôpital. A ce moment, la saison des pluies se finissait et il nous jura, « Inch'Allah !», qu'un camion, chargé de dix grands et gros troncs de quatre mètres, devait arriver à Tambacounda pour compléter notre transaction. Concentrés sur notre seconde tentative de levage et conscients des retombées d'un éventuel échec, nous repartions très vite à Kassi Kunda en nous satisfaisant des belles paroles du menuisier.

Après mûres réflexions, le second levage devait impliquer la construction d'une troisième ferme afin d'assurer la stabilité du bâtiment en cas d'un levage réalisé avec succès. Nous mires alors le pression à Mame Cheikh. Le camion chargé des dix troncs étant toujours bloqué en brousse pour des raisons mystérieuses, c'est au volant de son célèbre scooter qu'il fit le tour des scieries de Tambacounda pour réunir un deuxième quart de la marchandise. Pressés par le temps, nous acceptions une nouvelle fois de faire un transport à perte.

Le second levage étant un succès, il nous fallait absolument plus de bois dans un bref délai. C'est donc accompagné de Nikki, que Floran est retourné à Tambacounda à l'improviste. Rien n'avait été fait depuis la dernière livraison et Mame Cheikh était parti à la grande fête religieuse de Touba. C'est à ce moment là que nous avons réellement compris dans quoi nous nous étions embarqués. Il fallut deux jours pour que le menuisier revienne à Tamba. Les « Inch'Allah !» n'en finissaient plus.

En attendant le retour de Mame Cheikh, nous avons décidé de prendre la situation en main afin de récupérer les fameux « dix grands et gros troncs ». Nous primes contact avec notre précédent chauffeur de camion et passâmes un accord avec un bucheron pour couper et charger les troncs. Le bucheron Bobo profita de notre impatience et de notre in-expérimentation pour augmenter considérablement le prix de la transaction. A l'arrivée de Mame Cheikh, les troncs étaient en route. Au cours d'une longue discussion avec ce dernier, il nous confia qu'il avait dépensé tout notre argent et qu'il avait du utiliser une partie pour les funérailles de son père. Ne tenant pas ses comptes, nous n'avions aucune preuve de ce qu'il racontait. Conscients de la situation financière et temporelle, Floran et Nikki ont alors décidé de rester à Tamba jusqu'à la fin de cette histoire. Durant presque trois semaines, nous avons donc motivé Mame Cheikh et tout mis en œuvre afin de récupérer le bois. C'est ainsi que tous les matins, aux alentours de six et demi, nous appelions Mame Cheikh afin de le réveiller et espérer qu'il travaillerait avant dix heures du matin ! Les appels téléphoniques furent nombreux et les « je suis en route » fréquents.

Une fois que le camion chargé des troncs fut arrivé, nous nous rendîmes rapidement compte qu'ils ne suffiraient pas à réaliser le nombre de planches qu'il nous fallait afin de finaliser la transaction, le double étant au minimum nécessaire. Les dix énormes troncs n'étaient finalement que de taille normale et produisirent la moitié des planches estimées par Mame Cheikh. Nous comprenions petit-à-petit que ce formateur menuisier s'était engagé dans un travail qui n'était pas du tout le sien, et avait donc une très mauvaise estimation des délais nécessaires à chaque opération, de la quantité de bois nécessaire et tout le reste des événements de cette histoire.

Nous entreprîmes donc un nouveau transport avec un nouveau chauffeur et un nouveau bucheron. Ce dernier devait durer deux jours, il dura une semaine. Le chauffeur mit trois jours pour obtenir les papiers des Eaux et Forêts et il creva en pleine brousse une fois les troncs chargés. En parallèle, les dix troncs arrivés à Tamba se faisaient débiter. Il fallut évidement qu'un ouvrier non expérimenté s'occupe de nos planches et nous coupe l'intégralité cintrée. Sa seule explication était qu'il « ne savait pas qu'il fallait couper droit ». Ce dernier rebondissement mit Floran K.O. Désespéré de venir à bout de cet enfer et fatigué d'être tenu loin du chantier, Marie accompagné de Rémi sont venus le remplacer dans ce dur labeur. Difficile de prendre la suite des transactions car Floran s'était toujours occupé des aventures de Tambacounda. Heureusement, Floran avait entamé toutes les démarches, il ne nous restait plus qu'à patienter en attendant l'arrivée de nouveaux troncs.

La première tâche que nous avons dû réaliser à notre arrivée fut de déplacer le bois de la scierie dans la cour d'une maison adjacente. En effet, une telle quantité de bois éveillait la curiosité des agents des Eaux et Forêts qui réalisaient des descentes éclairs. Et quelle aubaine pour eux lorsqu'ils comprenaient que le bois appartenait à des « toubabs », nous réclamant alors des pots de vin difficiles à éviter alors que nous avions tous les papiers et que nous étions en règle ! C'est donc dans la cour de la maison à côté de la scierie que nous avons passé une grande partie de notre semaine, à l'abri des regards, et pouvant contrôler le travail par dessus la clôture du jardin. Nous profitions du temps d'attente pour essayer d'avancer le travail pour le chantier. Ayant en notre possession une partie des planches, nous avons entrepris le travail de traçage, tâche assez fastidieuse lorsqu'il s'agit de préparer la découpe de la moitié d'un bâtiment, et qu'en plus un ouvrier a décidé de nous simplifier le travail en cintrant toutes les planches. Il fallait choisir la planche, qui s'accorde avec son binôme afin de limiter l'impact structurel et esthétique. Le traçage nous sauva de l'ennui durant cinq jours, le temps que le camion charge les nouveaux troncs, crève, répare sa roue, reparte, fasse une pause sur la route pour éviter les Eaux et Forêts pour finalement arriver avec une semaine de retard !

Une fois le camion arrivé, déchargé en ayant presque écrasé une partie des ouvriers, la faute au camion qui n'avait pas de frein-à-main (pour quoi faire dans ce plat pays ?), la découpe peut enfin être lancée ! Les quatorze troncs (au lieu de quinze car les « manoeuvres » se sont trompés entre un tronc de quatre et de deux mètres) devraient largement suffire selon Mame Cheikh à obtenir les planches, pannes, poutres et liteaux manquants. La situation semble enfin se débloquer et c'est déjà une petite victoire pour nous ! Cette fois-ci, nous débitons uniquement les troncs dans leurs épaisseurs en scierie, puis faisons transporter les planches en menuiserie afin d'employer une machine plus perfectionner pour obtenir des largeurs égales en évitant le cintrage.

C'est en suivant intégralement le processus de découpe que l'on comprend mieux les pertes de bois impliquées dans la production de nos planches « sans défaut ». D'abord, le tronc est débité au carré, perdant une certaine quantité de bois, tant que la longueur n'était pas de quatre mètres, les ouvriers débitaient et nous perdions ainsi une grande quantité de matière. En les assistant un peu plus, nous avons réussi à leur faire comprendre que nous avions différentes dimensions de pièces, et que parfois ils pouvaient faire une poutre de deux mètres cinquante dans une chute d'un tronc destiné à produire des planches de quatre mètres. Les journées de découpe ont donc été animées par l'assistance aux ouvriers entre deux siestes cachées des regards indiscrets dans une petite cahute afin d'éviter les Eaux et Forêts trainant toujours et entrainant parfois notre départ précipité.

Voyant la fin de la galère se profiler, nous prenons les devants en commençant à organiser le transport de retour pour Kassi Kunda. Nous demandons à l'avance au chauffeur d'aller obtenir les papiers pour la circulation du bois, ce qu'il réalisa en une seule journée pour une fois, une grande surprise ! Nous nous assurons également qu'il n'y ai pas de réparations à effectuer sur le camion. Il y a toujours une pièce défectueuse : le radiateur, un volant qui s'arrache, un pneu endommagé... Et à propos des pneus, comme nous re-employons le même chauffeur qui a crevé récemment dans le bush, nous nous assurons que celui-ci est bien en état de marche, ce que le chauffeur nous assure avec un grand sourire. Nous reviendrons plus tard sur ce rebondissement.

La découpe suit son cours, les ouvriers sont bien plus consciencieux qu'auparavant ayant montré des photos du chantier envoyé par Floran, et comprenant l'importance de leur travail dans la construction de la charpente. Malheureusement, les estimations de Mame Cheikh s’avéreront encore fausses, un tronc qui devait fournir « au moins neuf pannes », n'en fournira pas plus de trois, le tronc étant irrégulier. Nous sommes donc repartis à la chasse aux troncs dans les scieries afin de finaliser les quelques pièces manquantes. Mercredi 14 Novembre, la découpe se finissait avec un énorme tronc de soixante cinq centimètres de diamètre ! Grand soulagement pour tout le monde, assez épuisé de ces quelques longues journées de travail.

Jeudi 15 Novembre, réveil matinal car c'est la journée du chargement, et par expérience il y a toujours des mésaventures. Nous réveillons Mame Cheikh à 6h30 afin qu'il trouve le chauffeur. La veille, ce dernier était injoignable et nous ne savons ni où ni quand nous avons rendez-vous. A priori, ce dernier serait en train de changer le pneu dont nous avions discuté quelques jours plus tôt et dont il nous avait assuré le changement et la bonne marche … nous ne sommes presque plus surpris. Le rendez-vous est prévu à 10h à la scierie. A notre arrivée, le camion est là, prêt à charger mais au vu de l'état des pneus, ceux-ci n'ont absolument pas été changés. Et oui, ce n'est pas un pneu endommagé, mais bien les deux de l'essieu arrière ! Nous sommes dans l'incompréhension absolue de la situation. Néanmoins, le chauffeur assure que nous pouvons charger le camion, ce que nous commençons sans attendre, quatre cent pièces de bois, cela ne se charge pas en deux minutes ! Remi se joint aux équipes d'ouvriers afin de les encourager et tout se passe plutôt dans la bonne humeur. Midi, le camion est chargé d'une partie des planches, le reste se trouvant dans une menuiserie voisine. Le chauffeur demande une avance pour changer les roues, il part, il revient, et c'est le camion chargé de trois cents planches, qu'il démontera le premier pneu, partira avec pour ne revenir que vers 20h le soir, avec un pneu réparé et un nouveau pneu pour celui trop endommagé. Nous nous joignons à eux pour essayer de gagner du temps, mais nous ne finirons pas cette tâche avant 22h30. Départ pour l'autre menuiserie, où le gardien nous attend. Dernier chargement qui se déroule tambour battant car tout le monde a faim et envie d'aller se reposer après cette harassante journée. Celui-ci enfin finalisé, nous accompagnons le chauffeur à la station essence afin d'être sûrs de partir le lendemain aux aurores. Le président se rendant à Tambacounda dans la journée, nous voulons éviter les blocages routiers, tout comme le contrôle des Eaux et Forêts sur la route de Peca 12. La circulation matinale est donc recommandée ! Minuit, le réservoir du camion est plein et nous nous asseyons enfin devant un burger bien mérité.

Vendredi 16 Novembre, réveil plus que matinal à 5h30. Nous nous rendons directement à la scierie pour réveiller le chauffeur et les ouvriers qui nous accompagnent. Ici, il vaut mieux s'assurer du réveil de tout le monde et la motivation est de rigueur pour faire avancer les choses. 6h30 le camion part enfin en direction de Peca 12 où nous devons le rejoindre. Pour une fois, le trajet se passe sans encombre et c'est très soulagés que nous arrivons enfin avec tout le bois nécessaire au reste de la charpente ce Vendredi 16 Novembre, avec plus de deux mois de retard.

Nos mésaventures à Tambacounda furent pleines de rebondissements et c'est armé de beaucoup de patience et de motivation que nous avons pu nous en sortir. Pour ce qui est de notre menuisier Baye Fall, Mame Cheikh, nous ne pouvons pas dire qu'il ait été ni d'une grande efficacité ni d'une grande justesse. Chacune de ses estimations pouvaient être multipliées ou divisées par trois : le délai de la commande, le nombre de planche par troncs, l'heure d'un rendez-vous, etc.. Il faut cependant noter qu'il ne nous a jamais laissé tomber. Notre affaire était rendue difficile par le contexte climatique, politique et économique du pays et nous avons croisé de nombreux intervenants prêts à tout pour tirer de nous un maximum d'argent sans aucune considération. Malgré ses maladresses Mame Cheikh nous a permis d'aller au bout de notre mission et nous lui en sommes très reconnaissants.



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