Une charpente

Le changement de site de projet de la Tanzanie, pays au climat tempérée, à la Gambie aride et sujette à des périodes de mousson, nous a conduit à reprendre de manière radicale le projet que nous avions proposé au concours.

Dès les premiers échanges avec la communauté sur place au mois de mai 2018, nous apprenons que le bambou n'est absolument pas une ressource locale. On nous indique alors qu'il existe différentes qualités de bois, du samba – bois blanc léger mais très peu résistant – au bois rouge exotique – fongicide et imputrescible mais très lourd. Dans tous les cas, les sections disponibles ne seraient que des planches de trois centimètres d'épaisseur et d'une longueur maximale de quatre mètres. Le concept du toit protégeant un large espace dont l'aménagement est libre était pour nous la force du projet et il était indispensable de la préserver. Ainsi pour franchir les onze mètres de portée de la ferme, malgré les faibles sections disponibles, nous avons développé une stratégie d'assemblage basée sur une succession de moisements et d'attelles des différentes pièces de la charpente. En langage courant, nous avons abouté des planches, mais en doublant les épaisseurs et décalant ces raccords afin de composer de longues pièces résistantes – des « poutres recomposées ». De ce changement de matériaux, le projet quitte sa forme quelque peu fragile et éphémère pour passer dans le registre de la réalité : une charpente. De là, le doute s'installe, les sections pensées seront-elles suffisantes pour satisfaire la solidité de l'ensemble ? Nous sommes jeunes architectes et notre formation ne nous permet pas d'assurer ce critère pourtant primordial. C'est ainsi que commence notre collaboration avec le bureau d'études Terrell à Toulouse, qui vérifiera la stabilité de l'ouvrage et nous conseillera pour sa réalisation. Ce travail catalysera les derniers mois de préparation ; et au départ du chantier cela constituera notre seule certitude de réalisation.

A notre arrivée à Kassi Kunda, en Août, nous avons commencé à nous renseigner sur le bois que nous utiliserions pour la charpente. Nous voulions un bois qui résiste à l'eau et à l'attaque des insectes. Les études de stabilité ont donc été réalisées selon l'hypothèse d'un bois exotique. C'est avec Jim, représentant de l'organisation Nka, que nous avons entrepris nos recherches. Suite à quelques entrevues, nous avons fini par rencontrer un menuisier nommé Mame Cheikh, un grand Baye Fall de deux mètres de haut coiffé d'un bonnet dreadlocks d'une cinquantaine de centimètre, envers lequel Jim a tout de suite manifesté une grande confiance. Leur conviction religieuse Baye Fall commune y est surement pour beaucoup. Mame Cheikh nous proposait de nous vendre du bois exotique, le Dimbo, utilisé pour la menuiserie et disposant des qualités que nous souhaitions. Jim étant l'une des rares personnes en qui nous ayons confiance, nous avons fini par conclure notre affaire de bois le fameux Mame Cheikh. Les machines de découpe « européennes » qu'il présentait ont en partie guidé notre choix, alors que nous avions auparavant rencontré des menuisiers qui coupaient leurs planches à la tronçonneuse, et donc avec une précision, planéité et finition que nous vous laissons imaginer ! La commande était de réunir 700 pièces de bois dans un délai d'un mois. Mame Cheikh nous disait alors que tout pourrait être fait en deux semaines mais que la saison des pluies retarderait sûrement le travail. Un mois lui paraissait donc raisonnable. Nous avons avancé la moitié de l'argent et le reste devait être donné dès réception. Le transport de la marchandise devait s'effectuer en une seule fois.

Le mois d'Août fut pour nous particulièrement chargé car nous creusions les fondations et que nous devions récupérer la palette chargée d'outils que nous avions envoyé de France. Nous avons donc laissé la commande se faire sans trop nous en préoccuper. Au début du mois de Septembre, la palette ayant été acheminée jusqu'à Kassi Kunda, nous sommes retournés voir le menuisier pour récupérer le bois. Seul un quart de la marchandise avait été réunie et la plupart des planches avaient été mal coupées. Elles étaient de largeur et épaisseur très variables, ce qui posaient un véritable problème face à la complexité d'assemblage que nous souhaitions réaliser. Mame Cheikh nous a expliqué que ce retard était dû aux fortes pluies qui avaient empêché les charrettes tirées par des ânes de circuler. Il nous a demandé de lui avancer un quart supplémentaire de l'argent du contrat afin de faire avancer les choses plus vite. Pressés, nous avons accepté. Souhaitant commencer l'assemblage de la charpente, nous avons décidé d'effectuer un premier transport avec le bois disponible et de venir récupérer le reste deux ou trois semaines plus tard. Le chauffeur mit trois jours à obtenir les papiers des Eaux et Forêts permettant au camion de circuler au Sénégal. Une fois les papiers obtenus et le chargement fait, le chauffeur s'embourba à 50 m de la scierie et la marchandise n'arrivera qu'une semaine plus tard à Peca 12, village frontalier de Kassi Kunda. De Peca 12, le bois dut être acheminé en tracteur car les chemins étaient devenus impraticables avec les fortes pluies. Le jour du départ du camion, le père de Mame Cheikh décéda.  

 

Avec cette première partie de la marchandise, nous avons pu commencer la charpente par l'assemblage de deux fermes. En travaillant avec le bois, nous nous sommes vite rendus compte que  les défauts de coupe du bois impliquaient de réels problèmes. Pour exemple, afin de construire des pièces de presque sept mètres de long, alors que nous n'avions à notre disposition que des planches de quatre mètres grand maximum, la stratégie d'assemblage a été de réaliser, comme prévu, des attelles, c'est-à-dire des épaisseurs de bois qui se mettent bout à bout. Exercice difficile lorsque les deux planches n'ont ni la même épaisseur, ni la même largeur et que des défauts ou des fissures parsèment sa longueur !   

Le 23 septembre 2018, nous tentions le premier levage. Dans ce lieu reculé de la Gambie où l’on ne trouve ni électricité ni eau courante, nous ne trouvons évidemment pas de grue ni d’engin de levage sophistiqué. Nous avons dû nous adapter et tout réinventer en nous inspirant de techniques ancestrales. Nous avions conçu deux chèvres, ancêtre de la grue qui fonctionne à l’aide de poulies, ainsi qu’un échafaudage. A l’aide de ces installations, nous sommes parvenus à lever une ferme mais étant incapable de la maintenir en place le temps que nous levions la deuxième nous avons dû la reposer. Face à cet échec, nous avons une nouvelle fois laissé courir les délais de la commande de bois. Une semaine de vacances à Mbour au Sénégal nous a permis de contacter des connaissances expérimentées dans le domaine de la construction pour nous conseiller dans les démarche à suivre. Nous avons notamment pu reprendre contact avec le bureau d’étude Terrell.

En rentrant de notre semaine de vacances, nous sommes passés voir Mame Cheikh. Celui-ci, injoignable depuis une semaine s'était rendu en brousse pour sélectionner des arbres à couper pour notre commande. De retour en ville, il manifesta les symptômes du paludisme. Il nous accueilla donc sur son lit d’hôpital. A ce moment, la saison des pluies se finissait et il nous jura, « Inch'Allah !», qu'un camion, chargé de dix grands et gros troncs de quatre mètres, devait arriver à Tambacounda pour compléter notre transaction. Concentrés sur notre seconde tentative de levage et conscients des retombées d'un éventuel échec, nous repartions très vite à Kassi Kunda en nous satisfaisant des belles paroles du menuisier.

Notre plan était de construire deux nouveaux échafaudages munis de mâts métalliques sur lesquels s’accrocheraient de nouvelles poulies de levage. Ainsi au lieu de deux points de levage, nous en aurions six. De plus pour assurer le bon fonctionnement des chèvres nous avons dû les surélever d’une cinquantaine de centimètre. Les fermes, hissées à l’aide de ce nouveau système, viendraient se fixer temporairement aux échafaudages jusqu’à ce qu’elles soient solidarisées l’une à l’autre.

 

Après mûres réflexions, le second levage devait également impliquer la construction d'une troisième ferme afin d'assurer la stabilité du bâtiment en cas d'un levage réalisé avec succès. Nous mires alors le pression à Mame Cheikh. Le camion chargé des dix troncs étant toujours bloqué en brousse pour des raisons mystérieuses, c'est au volant de son célèbre scooter qu'il fit le tour des scieries de Tambacounda pour réunir un deuxième quart de la marchandise. Pressés par le temps, nous acceptions une nouvelle fois de faire un transport à perte.

Le 23 octobre 2018 nous avons tenté le second levage et celui-ci fut un succès. Nous sommes parvenus à lever deux fermes en une seule journée ainsi qu’à les solidariser entre elles. La troisième fut levée quelques jours après. La fixation des poutres et des pannes fut longuement réfléchit en amont et ne posa pas de problème particulier. De même pour les pieds de poteaux que nous avons fixés une fois la troisième ferme levée assurant la stabilité de l’ensemble. Après toutes ces difficultés les levages finissent par s'enchaîner avec fluidité et presque facilité. Il nous aura fallu plus de deux mois de préparation non planifiés pour arriver à ce résultat.

Fort de cette réussite il nous fallait absolument plus de bois dans un bref délai pour pouvoir continuer le chantier. C'est donc accompagné de Nikki, que Floran est retourné à Tambacounda à l'improviste. Rien n'avait été fait depuis la dernière livraison et Mame Cheikh était parti à la grande fête religieuse de Touba. C'est à ce moment-là que nous avons réellement compris dans quoi nous nous étions embarqués. Il fallut deux jours pour que le menuisier revienne à Tamba. Les « Inch'Allah !» n'en finissaient plus.  

En attendant le retour de Mame Cheikh, nous avons décidé de prendre la situation en main afin de récupérer les fameux « dix grands et gros troncs ». Nous primes contact avec notre précédent chauffeur de camion et passâmes un accord avec un bucheron pour couper et charger les troncs. Le bucheron Bobo profita de notre impatience et de notre in-expérimentation pour augmenter considérablement le prix de la transaction. A l'arrivée de Mame Cheikh, les troncs étaient en route. Au cours d'une longue discussion avec ce dernier, il nous confia qu'il avait dépensé tout notre argent et qu'il avait du utiliser une partie pour les funérailles de son père. Ne tenant pas ses comptes, nous n'avions aucune preuve de ce qu'il racontait. Conscients de la situation financière et temporelle, Floran et Nikki ont alors décidé de rester à Tamba jusqu'à la fin de cette histoire. Durant presque trois semaines, nous avons donc motivé Mame Cheikh et tout mis en œuvre afin de récupérer le bois. C'est ainsi que tous les matins, aux alentours de six heure et demi, nous appelions Mame Cheikh afin de le réveiller et espérer qu'il travaillerait avant dix heures du matin ! Les appels téléphoniques furent nombreux et les « je suis en route » fréquents.  

Une fois que le camion chargé des troncs fut arrivé, nous nous rendîmes rapidement compte qu'ils ne suffiraient pas à réaliser le nombre de planches qu'il nous fallait afin de finaliser la transaction, le double étant au minimum nécessaire. Les dix énormes troncs n'étaient finalement que de taille normale et produisirent la moitié des planches estimées par Mame Cheikh. Nous comprenions petit-à-petit que ce formateur menuisier s'était engagé dans un travail qui n'était pas du tout le sien, et avait donc une très mauvaise estimation des délais nécessaires à chaque opération ou de la quantité de bois nécessaire.

Nous entreprîmes donc un nouveau transport avec un nouveau chauffeur et un nouveau bucheron. Ce dernier devait durer deux jours, il dura une semaine. Le chauffeur mit trois jours pour obtenir les papiers des Eaux et Forêts et il creva en pleine brousse une fois les troncs chargés. En parallèle, les dix troncs arrivés à Tamba se faisaient débiter. Il fallut évidement qu'un ouvrier non expérimenté s'occupe de nos planches et nous coupe l'intégralité cintrée. Sa seule explication était qu'il « ne savait pas qu'il fallait couper droit ». Ce dernier rebondissement mit Floran K.O. Désespéré de venir à bout de cet enfer et fatigué d'être tenu loin du chantier, Marie accompagné de Rémi sont venus le remplacer dans ce dur labeur. Difficile de prendre la suite des transactions car Floran s'était toujours occupé des aventures de Tambacounda. Heureusement, Floran avait entamé toutes les démarches, il ne nous restait plus qu'à patienter en attendant l'arrivée de nouveaux troncs.  

La première tâche que nous avons dû réaliser à notre arrivée fut de déplacer le bois de la scierie dans la cour d'une maison adjacente. En effet, une telle quantité de bois éveillait la curiosité des agents des Eaux et Forêts qui réalisaient des descentes éclairs. Et quelle aubaine pour eux lorsqu'ils comprenaient que le bois appartenait à des « toubabs », nous réclamant alors des pots de vin difficiles à éviter alors que nous avions tous les papiers et que nous étions en règle ! C'est donc dans la cour de la maison à côté de la scierie que nous avons passé une grande partie de notre semaine, à l'abri des regards, et pouvant contrôler le travail par dessus la clôture du jardin. Nous profitions du temps d'attente pour essayer d'avancer le travail pour le chantier. Ayant en notre possession une partie des planches, nous avons entrepris le travail de traçage, tâche assez fastidieuse lorsqu'il s'agit de préparer la découpe de la moitié d'un bâtiment, et qu'en plus un ouvrier a décidé de nous simplifier le travail en cintrant toutes les planches. Il fallait choisir la planche, qui s'accorde avec son binôme afin de limiter l'impact structurel et esthétique. Le traçage nous sauva de l'ennui durant cinq jours, le temps que le camion charge les nouveaux troncs, crève, répare sa roue, reparte, fasse une pause sur la route pour éviter les Eaux et Forêts pour finalement arriver avec une semaine de retard !  

Une fois le camion arrivé, déchargé en ayant presque écrasé une partie des ouvriers, la faute au camion qui n'avait pas de frein-à-main (pour quoi faire dans ce plat pays ?), la découpe peut enfin être lancée ! Les quatorze troncs (au lieu de quinze car les « manoeuvres » se sont trompés entre un tronc de quatre et de deux mètres) devraient largement suffire selon Mame Cheikh à obtenir les planches, pannes, poutres et liteaux manquants. La situation semble enfin se débloquer et c'est déjà une petite victoire pour nous ! Cette fois-ci, nous débitons uniquement les troncs dans leurs épaisseurs en scierie, puis faisons transporter les planches en menuiserie afin d'employer une machine plus perfectionnée pour obtenir des largeurs égales en évitant le cintrage.  

C'est en suivant intégralement le processus de découpe que l'on comprend mieux les pertes de bois impliquées dans la production de nos planches « sans défaut ». D'abord, le tronc est débité au carré, perdant une certaine quantité de bois, tant que la longueur n'était pas de quatre mètres, les ouvriers débitaient et nous perdions ainsi une grande quantité de matière. En les assistant un peu plus, nous avons réussi à leur faire comprendre que nous avions différentes dimensions de pièces, et que parfois ils pouvaient faire une poutre de deux mètres cinquante dans une chute d'un tronc destiné à produire des planches de quatre mètres. Les journées de découpe ont donc été animées par l'assistance aux ouvriers entre deux siestes cachées des regards indiscrets dans une petite cahute afin d'éviter les Eaux et Forêts trainant toujours et entrainant parfois notre départ précipité. 

Voyant la fin de la galère se profiler, nous prenons les devants en commençant à organiser le transport de retour pour Kassi Kunda. Nous demandons à l'avance au chauffeur d'aller obtenir les papiers pour la circulation du bois, ce qu'il réalisa en une seule journée pour une fois, une grande surprise ! Nous nous assurons également qu'il n'y ai pas de réparations à effectuer sur le camion. Il y a toujours une pièce défectueuse : le radiateur, un volant qui s'arrache, un pneu endommagé... Et à propos des pneus, comme nous re-employons le même chauffeur qui a crevé récemment dans le bush, nous nous assurons que celui-ci est bien en état de marche, ce que le chauffeur nous assure avec un grand sourire. Nous reviendrons plus tard sur ce rebondissement.  

La découpe suit son cours, les ouvriers sont bien plus consciencieux qu'auparavant ayant montré des photos du chantier envoyé par Floran, et comprenant l'importance de leur travail dans la construction de la charpente. Malheureusement, les estimations de Mame Cheikh s’avéreront encore fausses, un tronc qui devait fournir « au moins neuf pannes », n'en fournira pas plus de trois, le tronc étant irrégulier. Nous sommes donc repartis à la chasse aux troncs dans les scieries afin de finaliser les quelques pièces manquantes. Mercredi 14 novembre 2018, la découpe se finissait avec un énorme tronc de soixante cinq centimètres de diamètre ! Grand soulagement pour tout le monde, assez épuisé de ces quelques longues journées de travail.  

 

Jeudi 15 Novembre 2018, réveil matinal car c'est la journée du chargement, et par expérience il y a toujours des mésaventures. Nous réveillons Mame Cheikh à 6h30 afin qu'il trouve le chauffeur. La veille, ce dernier était injoignable et nous ne savons ni où ni quand nous avons rendez-vous. A priori, ce dernier serait en train de changer le pneu dont nous avions discuté quelques jours plus tôt et dont il nous avait assuré le changement et la bonne marche … nous ne sommes presque plus surpris. Le rendez-vous est prévu à 10h à la scierie. A notre arrivée, le camion est là, prêt à charger mais au vu de l'état des pneus, ceux-ci n'ont absolument pas été changés. Et oui, ce n'est pas un pneu endommagé, mais bien les deux de l'essieu arrière ! Nous sommes dans l'incompréhension absolue de la situation. Néanmoins, le chauffeur assure que nous pouvons charger le camion, ce que nous commençons sans attendre, quatre cent pièces de bois, cela ne se charge pas en deux minutes ! Remi se joint aux équipes d'ouvriers afin de les encourager et tout se passe plutôt dans la bonne humeur. Midi, le camion est chargé d'une partie des planches, le reste se trouvant dans une menuiserie voisine. Le chauffeur demande une avance pour changer les roues, il part, il revient, et c'est le camion chargé de trois cents planches, qu'il démontera le premier pneu, partira avec pour ne revenir que vers 20h le soir, avec un pneu réparé et un nouveau pneu pour celui trop endommagé. Nous nous joignons à eux pour essayer de gagner du temps, mais nous ne finirons pas cette tâche avant 22h30. Départ pour l'autre menuiserie, où le gardien nous attend. Dernier chargement qui se déroule tambour battant car tout le monde a faim et envie d'aller se reposer après cette harassante journée. Celui-ci enfin finalisé, nous accompagnons le chauffeur à la station essence afin d'être sûrs de partir le lendemain aux aurores. Le président se rendant à Tambacounda dans la journée, nous voulons éviter les blocages routiers, tout comme le contrôle des Eaux et Forêts sur la route de Peca 12. La circulation matinale est donc recommandée ! Minuit, le réservoir du camion est plein et nous nous asseyons enfin devant un burger bien mérité.  

Vendredi 16 novembre 2018, réveil plus que matinal à 5h30. Nous nous rendons directement à la scierie pour réveiller le chauffeur et les ouvriers qui nous accompagnent. Ici, il vaut mieux s'assurer du réveil de tout le monde et la motivation est de rigueur pour faire avancer les choses. 6h30 le camion part enfin en direction de Peca 12 où nous devons le rejoindre. Pour une fois, le trajet se passe sans encombre et c'est très soulagés que nous arrivons enfin avec tout le bois nécessaire au reste de la charpente ce vendredi 16 novembre, avec plus de deux mois de retard. 

Une fois le retour des aventuriers de Tambacounda et de leur cargaison de planches, le travail a repris à vive allure. Un nouveau planning est mis au point. Nous planifions un levage tous les deux jours afin d'avoir fini la charpente avant le départ des volontaires le 1er décembre 2018. Chacun des volontaires et des ouvriers locaux se répartirent dans les différents ateliers suivants : traçage, découpage, assemblage, préparation du levage, fixation des poutres et des pannes et boulonnage des pieds de poteaux.

Le traçage consiste à choisir les planches en fonction de l'usage qui leur incombe (poteau, arbalétrier, renfort, jambe de force, etc) et de marquer leurs dimensions et angles de découpe. Ce travail fut entamé à Tambacounda par Marie et Rémi qui s’attaquèrent aux planches cintrées. Celles-ci furent choisies comme renfort, jambe de force et attèles afin de limiter l'impact de la courbure du bois. Les poteaux et arbalétriers nécessitant une plus grande exactitude, l’atelier de traçage, mené par Rémi, Romane et Amèle, sélectionnèrent les planches les plus droites. Les planches relatives aux ferme n°1 et n°12, marquant les deux pignons du bâtiment, furent sélectionnées en premier afin de mettre de côté les plus belles pièces.  

L'atelier découpe consiste à couper les planches tracées. Il y a, à ce moment-là, plus de deux cents planches à couper selon les angles mesurés par l'atelier précédent, et c'est tambour battant que Floran, aidé des ouvriers tombera la tâche en seulement deux jours. Record à battre. A chaque petite défaillance de la scie radiale, que nous avons spécialement importée de France, un frisson nous parcourt. En effet, nous avons pu trouver un certain nombre d'outils techniques au Sénégal (perceuse, meuleuse, etc) mais aucune scie de ce type. Si elle était venue à ne plus fonctionner, nous aurions été bien embêtés. Le sciage à la chaîne des planches nous permis de rentrer dans un véritable travail d'usine pour lequel chaque geste est pensé pour être le plus efficace possible.

L'assemblage fut dirigé par Marie qui, à chaque nouvelle ferme, trouva des astuces pour parfaire son travail. L'enchaînement des fermes levées marquent cette quête du perfectionnement ! De nombreuses personnes travaillent avec elle. Il faut de nombreuses mains pour ajuster chaque planche à sa place, recouper certaines d'entre elles, couper et limer les très nombreuses tiges filetées qui les assemblent, et enfin percer et serrer les boulons en position. L'assemblage se fait dans un ordre précis en partant du faîtage pour descendre jusqu'aux pieds de poteaux. Des servantes permettent de surélever la ferme afin de faciliter la tâche. Deux fermes sont rapidement assemblées afin de pouvoir relancer les levages au plus tôt. Une fois les deux premières finalisées, la cadence ne ralentit pas, nous avons commencé les trois dernières fermes qui marqueront la fin de cette extrémité de bâtiment. En effet, lors du premier levage, nous avons choisi de ne pas lever la ferme n°1, mais la n°2. Ce choix nous permettait de placer entièrement les échafaudages sur le sous-bassement, et non à moitié, et nous offrait deux platines auquel nous pouvions tendre les haubans. Toujours dans un objectif d'efficacité, le travail fut standardisé et répété. D'abord pré-assembler les arbalétriers et les jambes de force à l'aide de vis ; assembler les deux arbalétriers et les deux renforts au faîtage ; rallonger les arbalétriers ; placer et fixer les poteaux ; régler l'écartement des pieds de poteau et l'équilibre de la ferme ; placer les jambes de force ; rallonger les renforts ; placer les attèles ; et toujours en vérifiant régulièrement que l'écartement des pieds n'a pas changé ! Les fermes furent également assemblées de manière crescendo. C'est-à-dire que lorsque le faîtage de l'une d'entre elles était fixé, une nouvelle ferme pouvait commencer à être montée, alors que la première poursuivait son assemblage à une étape de décalage, et ainsi de suite. La cadence de travail fut soutenue !

La préparation d'un levage se fit lui aussi dans un ordre précis : placer les chèvres ; désolidariser les mats des échafaudages utilisés pour le précédent levage ; déplacer les échafaudages, ; refixer les mâts ; placer correctement les échafaudages afin que les mats soient bien verticaux et dans l'axe de la prochaine ferme ; lester les pieds des échafaudages avec des sacs de terre pour contrebalancer le poids de la ferme lors du levage ; haubaner les échafaudages afin de sécuriser le levage dans l'éventualité où ces derniers viendraient à bouger malgré les sacs de terre (ce qui a sauvé la situation lors du levage numéro 4) ; placer les poulies en haut des mats et hisser les cordes ; attacher l'ensemble des cordes à la ferme préalablement déplacée ; préparer les cales de part et d'autre des longrines afin d’empêcher les poteaux de chasser lors du levage. La préparation d'un levage était devenue quelque chose de répétitive au fur et à mesure du temps, mais nous tâchions de ne jamais baisser notre vigilance.  

ONE - TWO - GO

Une fois le levage réalisé, le travail devenait aérien. Après avoir ligaturé les fermes aux échafaudages, nous fixions la poutre faîtière sur des cornières en inox préalablement boulonnées. Ensuite, nous clouions les poutres sablières dans le mi-bois taillé en haut des poteaux. L'étape suivante était de couper et boulonner les pannes de contreventement. Leur fixation à 45° aux arbalétriers imposait un pré-perçage au sol et un contre-perçage en hauteur avant de pouvoir boulonner les pièces entre elles. Chacun de ces éléments de bois, et notamment les pannes, était très lourd de part ses dimensions, et sa manutention en hauteur nécessitait une grande vigilance et de nombreuses mains. Une fois la ferme stabilisée en hauteur, nous percions et boulonnions les pieds de poteaux aux platines.

Finalement nous avons fini de monter la dernière ferme une semaine après le départ des volontaires et les liteaux seront entièrement fixés par Rémi et Nikky la semaine suivante.

Entre nos mésaventures à Tambacounda, nos nombreux doutes face à cet ouvrage technique et le rythme de travail cadencé, la construction de cette charpente fut pour nous une aventure hors du commun, un apprentissage de la vie à grande échelle !

795 pièces de bois assemblées

312 mètres de tige filetées

2520 écrous et rondelles

880 mètres de cordes

10/09/2018

08/12/2018

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