Un projet en toile

Depuis le début de cette aventure, l'art primitif africain est moteur de notre imagination. Il se caractérise par des formes géométriques pures qui se juxtaposent et s'imbriquent pour composer toutes sortes de parures, sculptures, masques, fresques, textiles, etc. Cet art, peu à peu oublié au cours des siècles, a finalement ressurgi de manière violente en Europe avec l'impressionnisme et notamment le cubisme. Ce mouvement tend à retrouver l'essence du monde par l'émergence de formes singulières.

En préparant le concours, nous nous sommes plongés dans d'épais ouvrages faisant l'inventaire de pièces en tous genres trouvées en Afrique de l'Ouest. Les toiles ornées de motifs répétitifs de multiples couleurs nous ont particulièrement marquées.

A ce moment là, nous avions identifié le concept de toit que nous souhaitions. Pour le dessiner, deux problématiques s'imposaient. D'une part, l'aspect structurel, d'autre part, l'entrée de lumière sous ce couvert. En nous inspirant de l'imbrication de formes géométriques des oeuvres précédemment citées, nous trouvions un système structurel triangulé stable et la possibilité d'ouvrir certains pans de façades à la lumière du jour. C'est ainsi que le projet a émergé et que la toile comme élément de construction a fait son apparition.

Cependant, comme nous avons pu vous l'expliquer dans les articles précédents, l'utilisation de la toile en Gambie est apparue inadaptée. Premièrement, elle ne constituait pas une protection suffisante au climat extrême de la Gambie qui passe de la sécheresse à des intempéries de mousson sans réelle transition. Deuxièmement, les toiles nécessaires étaient indisponibles sur le territoire et auraient du être confectionnées en France puis importées. La toiture a donc évolué, le chaume a remplacé la toile. Nous avons cependant conservé l'idée de textiles, mais ce, uniquement en façade, en parement, du bâtiment. Pendant le chantier, en voyant la toiture s'élever, nous avons finalement définitivement renoncé à cette idée. Elle est apparue superflue.

L'art des formes primitives africaines nous a conduit à l'édifice épuré que vous connaissez, bien que le cheminement conceptuel auquel il a donné lieu fut sinueux.

Depuis le mois de novembre 2018, la construction d'une nouvelle mosquée au village a débuté. L'ancien lieu de culte vétuste fut démoli laissant une vaste chape de béton à ciel ouvert. Située au carrefour de plusieurs chemins, cette destruction a créé une dilatation de la rue, offrant la possibilité d'un espace public, lieu inexistant à Kassi Kunda. La nouvelle mosquée fut construite juste à côté de l'ancien emplacement. C'est en passant tous les jours devant ce chantier pour aller puiser de l'eau au puits que l'idée de couvrir cette esplanade en béton nous est venue. Ce projet a eu le temps de mûrir dans notre esprit et la toile a refait son apparition.

Dans la palette que nous avions chargé en juin 2018, nous avions prévu une grande quantité de câbles métalliques destinés à suspendre les toiles. Pourquoi ne pas les utiliser pour ce nouveau projet ? Dès la fin de la construction du projet A sheltering roof, nous avons commencé à en parler au village. Une réunion avec les elders a rapidement validé nos intentions. Pour dire vrai, l'enthousiasme face à ce projet était au rendez-vous, comme s'ils y avaient déjà pensé et qu'ils ne cherchaient que les financements. Le projet a pris de multiples formes dans notre esprit, mais ce n'est qu'à la suite de concertations avec la communauté que le plan s'est figé. Il prendra la forme d'un bantaba traditionnel avec ces piliers en rondins de bois sinueux. Le bois de palmier solidarisera l'ensemble de la structure verticale et servira de support à la couverture de bambous tressés, créant un ombrage changeant au cours de la journée. Les toiles seront utilisées en parement et protégeront les usagers des rayons du soleil rasants de fin d'après-midi. Ce type d'ouvrage est tout particulièrement opportun à cette période de l'année (d'avril à juin) durant laquelle les températures atteignent plus de quarante degrés et les vents qui balayent le pays transportent ce feu invisible.

A la fin du chantier de l'école, nous avions prévu de ne rester qu'une ou deux semaines, le temps de faire les travaux nécessaires à l'ouverture de cette dernière et de faire nos salutations. Ainsi, ce nouveau projet, à proximité de la mosquée, devait être compris dans ce laps de temps. Par soucis d'efficacité, nous avons ainsi confié sa réalisation à l'ensemble du village, sous l'enseigne du VDC. Une semaine fut nécessaire pour tout préparer et acheter les matériaux. Les piliers furent directement coupés aux alentours du village. En une matinée, la structure fut montée, le lendemain, nous accrochions les toiles achetées au marché de Manda et confectionnées par un tailleur à Fatoto.

Les toiles sont ici appelées Wax. Elles sont très prisées des femmes qui s'en vêtissent quotidiennement et lors des célébrations. Certains hommes se laissent également tenter, bien que la majorité adopte plus de sobriété. Le choix des toiles paraît infini, les motifs varient autant que les couleurs. Les ornements sont rarement figuratifs et prennent des formes multiples.

Malheureusement, l'imam de la mosquée, personne extérieure à Kassi Kunda, et ayant vraisemblablement financé la construction du nouvel édifice, nous a invité à retirer ce textile « contraire à la religion ». Lors de la présentation de ce projet, nous avions évoqué la présence de ces toiles, mais il semble que cette donnée n'avait pas été bien comprise. Contraire à la religion ? Trop tape à l'oeil ? A consonance chrétienne ? Trop féminin ? Nous ne savons pas réellement les raisons de ce rejet.

En habillant le bantaba de toiles, l'engouement de la communauté pour le projet s'est accrue. Les enfants venaient jouer à l'ombre. De nombreuses femmes sont venues nous exprimer leur contentement. Les elders étaient ravis de pouvoir se retrouver et converser en fin d'après-midi sous cet abri. Suite à la décision de l'imam, nous avons vu l'émergence d'un conflit, entre les personnes appréciant cet investissement, symbole de leur culture, et les autres y voyant un acte religieux, sous entendu chrétien. Voyant que nous avions, sans le vouloir, approché des conflits religieux, nous avons respecté cette demande et retiré les toiles.

Finalement, nous avions aspiré à ce projet dans le but de construire un espace public pour le village de Kassi Kunda. Un lieu ombragé, où se retrouver pour discuter, pour des activités communautaires, pour des célébrations. Il semblerait que notre différence de culture et de religion ne nous ait pas permis de comprendre tout de suite les intentions du village. Ce lieu ne pourra être utilisé que pour des célébrations religieuses. Il est vrai que nous étions assez surpris que le projet soit accepté aussi facilement, étant donné la proximité avec la mosquée. Alors qu'il nous semblait évident de créer un espace public, lieu quotidien dans notre pratique occidentale de la ville, l'imam avait lui perçu l'occasion de compléter le lieu de culte du village.

Malgré notre déception que le village et l'imam n'aient pas perçu l'aspiration laïque et collective du lieu, ce projet permit de rassembler la communauté autour d'un ouvrage utile à tous. A Kassi Kunda, et de manière générale en Gambie et en Afrique, il n'existe pas de projets publics, et pour cause, le gouvernement ne prélève aucun impôt ou taxe. Et malheureusement sans cela, il n'existe aucun moyen de financement et d'investissement. Même si par nos présences avec les différents workshops, nous participons au développement du village avec la construction de l'école, il fut très apprécié que nous puissions réaliser un autre projet au cœur du village - un petit investissement pour leur collectivité.

31/03/2019