Des murs en terre crue

Dans nos premières études du bâtiment, nous avons opté pour une mise en œuvre de la terre crue par le mode constructif du pisé. La technique du pisé consiste à comprimer de la terre dans un coffrage par couches successives. Cette manière de construire nous fascine depuis un certain temps et nous avions envie d'en faire l'expérience.

 

Malgré le peu d'information sur le village, au travers des photos il semblait que l'emploi local de la terre crue soit l'adobe (brique séchée au soleil). Plutôt que de reprendre une technique locale qui est aujourd'hui peu à peu abandonnée au profit du parpaing en ciment, nous voulions montrer que le matériau terre pouvait être réinventé et qu'il offrait de nombreuses possibilités de réalisation.

 

Pendant le chantier, nous nous sommes, à de nombreuses reprises, remis en question et notamment pour des questions de délais. En effet, les briques d'adobe nécessitent un long temps de préparation et de séchage, mais une fois prêtes, elles peuvent être montées très rapidement. Le pisé lui réclame moins de préparation si ce n'est la confection de coffrages mais la compression successive des couches de terre prend un certain temps. Ayant pris énormément de retard avec la charpente, nous avons hésité à nous lancer dans la production de brique en parallèle de nos travaux de menuiserie. Nous avons cependant rapidement écarté cette hypothèse d'une part pour le choix personnel expliqué précédemment ; et d'autre part pour des moyens humains. Préoccupés par la charpente, nos effectifs y étaient totalement dévolus. Tous les bénévoles travaillaient à nos côtés, ils nous assistaient pour « gérer » les ouvriers quelque peu dépassés par la complexité de l'assemblage. De plus, à ce moment, loin de la fin de la construction, sans visibilité sur le temps de chantier restant et donc incertains des finances, nous ne pouvions pas augmenter le nombre d'ouvrier locaux. Nous avons donc choisi d'attendre d'avoir fini la charpente pour réaliser les murs.

 

Avant de repartir fin janvier, un entretien avec la SCOP Ecozimut nous a permis de mieux comprendre le matériau terre. En plus du mélange de terre argileuse, de sable et d'eau qui constitue la brique d'adobe, le pisé nécessite une quantité importante de gravier. La grande diversité de grains permet une meilleure cohésion d'ensemble une fois compressé. Des méthodes pratiques nous ont été expliquées afin d'ajuster les bonnes proportions du mélange. Par exemple, le test de la boule permet d'ajuster la quantité d'eau en prélevant une poignet de mélange, en la comprimant dans la paume de la main et en la laissant tomber au sol. Si le bloc de terre se casse en quelques morceaux, c'est que le mélange est bon, en revanche s'il se désagrège totalement au contact du sol ou s'il s'aplatie sous forme de boue c'est que les proportions sont à revoir.

 

La terre utilisée pour le projet est nommée latérite. Sa couleur rouge orangée la rend facilement reconnaissable. Nous avons tous en tête ces vastes pistes rouges africaines s'étendant à perte de vue empruntées par des véhicules surchargés. La latérite participe grandement à l'imaginaire que nous pouvons nous faire du pays. En plus de sa couleur particulière, la latérite a pour caractéristique d'être très argileuse. Mélangée avec du sable, des graviers et de l'eau, elle constitue une excellente terre pour le pisé.

 

La montagne de terre extraite lors du déblaiement du site de projet en août est très gravillonneuse. Nous ne manquions donc pas de gravier ! La latérite fut, elle, extraite entre Kassi Kunda et Song Kunda, village voisin. Pour le sable, nos ouvriers ont du ratisser les chemins sillonnant les alentours. En effet, les vents répétés qui ballaient le territoire durant la saison sèche font que le sable s'accumule dans les sillons, creusées par la saison des pluies, que constituent les chemins. En outre, il faut savoir que si un matériau est extrait à proximité d'un village, celui-ci impose une taxe. Pour la latérite, le plus avantageux est de payer cette taxe car les autres gisements de terre argileuse sont trop éloignés. Pour le sable, les ouvriers se sont éloignés des villages pour ne pas avoir à payer de supplément.

 

Un mur de pisé se monte par couches successives de terre comprimées à l'aide de pisoirs. Chaque couche est épaisse d'une dizaine de centimètres qui, une fois comprimée, diminue de moitié. Un coffrage est nécessaire pour contenir les forces de poussée et assurer la compression. Notre première interrogation fut de concevoir un ouvrage de manière économique. Un coffrage toute hauteur nécessiterait une quantité considérable de bois. En travaillant par modules horizontaux repositionnables, nous limitions sa taille, et donc son coût.

 

Plus que des étais, il a fallu concevoir un système de presse à la hauteur des efforts liés au pisé. Nous nous sommes inspirés du travail des équipes danoise et finlandaise présentes sur le site il y a quelques mois qui avaient à cette époque expérimenté cette technique de construction. Les coffrages horizontaux d'une hauteur de deux planches sont maintenus entre eux par des tiges filetées. Celles-ci assurent un pressage adapté et permettent l'ascension du coffrage par échelon. Tous les trente centimètres, qui correspond à l'entre-axe vertical entre deux tiges filetées, les planches sont soulevées d'une graduation. Les tiges filetées sont placées dans des tubes en PVC qui permettent de les extraire facilement du mur et procéder au levage du coffrage d'un échelon. Les tubes restent, eux, définitivement dans le mur et peuvent être bouchés.

 

Le plan de la salle de classe fut réajusté de manière à la encore rentabiliser le coffrage. Ainsi les deux murs délimitant la grande salle extérieure font l'objet d'un seul ouvrage. Le bloc de stockage fut pensé de la même façon, de manière à avoir un coffrage pour deux murs. Dans ce cas là, deux ouvertures, la porte et la fenêtre, marquent les extrémités de chacun d'eux. En plus de l'économie budgétaire effectuée, en ayant deux coffrages pour quatre murs, nous gagnions du temps. Nous pouvions commencer à utiliser l'un d'eux tout en installant le suivant.

Lors de la construction du premier mur, le système de coffrage des autres équipes dont nous nous étions inspirés fut remis en question. Dès les premières couches pisées, le coffrage s'est ouvert à sa base et les planches ont flambé horizontalement entre les tiges filetées espacées chacune d'1m20. Nous avions en effet légèrement augmenté l'entre-axe recommandé afin de tomber sur des modules correspondant aux longueurs de murs. En plus de cet écartement trop important entre les tiges, leur dimension semblait insuffisante. De section 12mm, les poussées les déformaient facilement, et les rondelles n'étaient pas suffisamment larges pour éviter au boulon de s'enfoncer dans le bois. Nous n'avions pas suivi si les autres équipes avaient rencontré ces difficultés, nous étions donc assez déconcertés, pensant avoir entamé la partie « facile » du projet. Nous ne savons pas si l'entre-axe des tiges, la qualité du bois de coffrage, une teneur en eau ou un mélange différent sont à l'origine de ces fortes poussées que le coffrage ne put contenir.

 

Monté d'une cinquantaine de centimètre, le mur ainsi bâti admettait une assise agréable, offrait une vue sur la cour ainsi qu'une transparence de l'édifice entre celle-ci et le bush arboré environnant. Aussi, doutant quelque peu de la solidité de ce premier ouvrage, nous avons décidé de le finaliser à ce stade et de passer au suivant.

 

Fort cette première expérience, le coffrage fut réajusté, les tiges filetées furent placées tous les soixante centimètres et des sections de 16mm remplacèrent les anciennes. Ainsi le second mur fut maitrisé à sa base. Cependant en montant, de nouvelles problématiques émergèrent. De peur de fragiliser l'angle du mur formant un L, nous avons préféré limiter le sytème de serrage à ce niveau là. Au fur et à mesure, les extrémités des planches de coffrage formant l'angle ont chassé, et c'est à l'aide d'étais provisoires que nous sommes parvenus à contenir en parti à ce phénomène. De plus, le décalage lié à l'angle a fait vriller le coffrage et c'est là encore à l'aide d'étais que nous avons fait de notre mieux pour conserver l'aplomb du mur. C'est donc avec difficulté et débrouillardise que nous sommes parvenus à achever ce second ouvrage en pisé cette fois-ci à la hauteur prévue de 2m11.

 

Pour le troisième mur, il nous a fallu trouver une solution afin de maitriser définitivement les forces impliquées par la pratique du pisé. Nous avons mis en place trois mâts métalliques fondés au sol et solidarisés entre eux à leur sommet et ce pour chacun des angles du mur. Les forces qu'impliquent la technique du pisé étaient alors maîtrisées. A partir de ce moment, les couches furent pisées de manière plus sereine et les levages de coffrage purent s'enchaîner efficacement. Le quatrième mur fut le prolongement du troisième.

 

L'imprévu fait tout le charme de ce matériau terre directement puisé sous nos pieds. D'une part, les forces considérables qu'impliquent la technique du pisé ont rendu nos murs bien souvent difformes mais porteurs de vie et de vérité constructive. D'autre part, les mélanges plus ou moins précis effectués et leur mise en œuvre ont produit des alternances de surfaces lisses et rugueuses qui rendent les murs d'autant plus expressifs. Des réparations ont cependant été nécessaires au fur et à mesure de la construction afin d'assurer la stabilité structurelle des murs. En pisant, certains bouts de mur se sont retrouvés en porte-à-faux suite au décalage des coffrages et devaient être renforcés. Nous avons également effectué des retouches plus superficielles afin d'homogénéiser la rugosité des ouvrages.

 

L'ensemble des menuiseries recherchait l'économie de matériaux que nous avions tenté de garder tout au long de la construction. Bois pour la charpente, métal pour les assemblages, terre pour les murs et béton/chaux pour les fondations et le chaînage des murs. Les menuiseries du local de stockage ne pouvaient qu'être inscrites dans ce panel. Ainsi un coffrage perdu constitué de liteaux non utilisés pour la charpente fut mis en place avant l'édification des murs pour servir de dormant à la porte et à la fenêtre. Les deux dormants furent scellés une première fois en pied dans les fondations puis dans les murs tout au long du pisé. Ils servirent également de coffrage perdu pour le chaînage en béton dans lequel ils furent là aussi scellés. La porte et la fenêtre sont un assemblage de quelques planches de charpente non utilisées et de cornières. Pour finir une grille de sécurité fut mise en place pour couvrir le local de stockage. Elle est formée de fer à béton reprenant les lignes soulignant le soubassement. Une grande partie de ces ouvrages métalliques furent confectionnés par James, le ferronnier de Fatoto nous ayant suivi tout au long du chantier, ainsi que de Pierre Gilliard pour s'assurer de la bonne exécution des travaux.

 

L'utilisation de la terre s'est faite attendre et fut repoussée à de nombreuses reprises. Elle est pourtant à la base du projet A sheltering roof et plus largement du concours lancé par Nka foundation. Le soubassement et la charpente que nous avions construits durant les cinq premiers mois de chantier avaient pour finalité d’accueillir les murs de terre. Comme le dit le proverbe, un mur de terre nécessite de bonnes bottes et un bon chapeau. En optant pour la technique du pisé plutôt que celle de l'adobe nous avons décidé de nous éloigner des sentiers battus et d'innover dans un contexte conservateur. Nous restons cependant aujourd'hui septique sur la réelle possibilité de diffusion de la technique du pisé dans cette région et plus largement dans ce pays. En effet, il nécessite une complexité de mise en œuvre qui ne correspond pas vraiment aux habitudes constructives locales et le coût élevé du bois rend le pisé difficile d'accès. Cependant, en faisant ce projet nous pensons avoir montré au village que les techniques de construction en terre pouvaient être réinventées et que face au parpaing et ciment « moderne » des alternatives existent. Avant même d'être un lieu d'apprentissage, la construction de cette école participe à l'éducation de nos jeunes ouvriers. Durant ces mois de chantier, ils ont acquis de l'expérience et sont aujourd'hui fiers de ce qu'ils ont accompli. On ne compte plus le nombre de photos de profil facebook sur lesquelles apparaît le bâtiment en arrière plan !

60 tonnes de terre pisée

29/01/2019

12/03/2019

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