Evolution du projet

A Sheltering roof – Un toit pour s'abriter – Un toit pour se rassembler. Dans ces mots, nous avions traduit nos premières intentions de projet. Mais que sont-elles devenues aujourd'hui ? Comment passe-t-on d'une utopie proposée lors d'un concours à idée à un bâtiment construit ?

Un concours à idée est l'occasion pour nous, architectes, de proposer des projets innovants dans le mesure où l'on s'abstrait dans un premier temps de certaines contraintes. Dans notre cas, nous avions peu, pour ne pas dire aucune, indication sur le lieu de construction. Nous avions même répondu pour construire en Tanzanie et non en Gambie ! Nous avions participé à ce concours avec très certainement la secrète envie de nous lancer dans la construction d'un bâtiment de nos propres mains, mais aussi très innocemment avec notre inexpérience de jeunes architectes. Notre proposition de concours et le projet que nous avons présenté jusque là étaient, on peut le dire, sous-estimés et inadaptés. Nous nous sommes rendus compte de ceci au fur-et-à-mesure de la préparation du chantier et surtout au moment de la construction. Quelques mois de recul nous permettent aujourd'hui de vous présenter notre cheminement parfois escarpé !

Un changement de site

De la Tanzanie et ses plateaux montagneux à la Gambie et ses plats reliefs. D'un climat tempéré par l'altitude à une sécheresse alternant avec des pluies de mousson. Le contexte de projet a entièrement changé suite à nos premiers entretiens avec la fondation Nka qui nous annonçait qu'elle travaillait actuellement sur le site de Kassi Kunda en Gambie. La construction du sheltering roof étant principalement centrée sur des préoccupations climatiques, celui-ci devait s'adapter à ces nouvelles conditions. Que ce soit face aux pluies plus abondantes ou au soleil plus ardent, le toit fait de toiles lors du concours devait se pérenniser, adopter plus de robustesse face aux éléments.

Un manque d'informations

Bien que la fondation Nka nous ait répondu et correspondu avec nous dans les premiers temps, il faut avouer que, l'organisme étant récemment installé en Gambie, nous n'avions échangé avec aucun interlocuteur local avant notre arrivée. Le président de Nka vivant aux Etats-Unis, et n'ayant passé seulement quelques jours à Kassi Kunda lors de son repérage de site, il ne fut pas le meilleur soutien pour préparer un chantier. Pourquoi ne pas s'être rendu en Gambie pour préparer au mieux cette expérience ? Floran était alors salarié à Toulouse, Marie, préoccupée par son diplôme de fin d'études, les deux contextes personnels n'ont pu offrir l'opportunité d'un voyage d'études. De plus, Nka avait quelque peu forcé un début de construction en Août permettant d'ouvrir le chantier à des volontaires en vacances scolaires, constituant un véritable atout financier.

Avec le recul, nous ne savons pas si cela était une bonne décision. Le projet ayant reçu un bon accueil tant du côté des volontaires, notamment sur le long terme, que du côté du financement participatif Leetchi, un début de chantier en août pour des raisons financières aurait pu être évité, mais à l'époque nous ne pouvions pas prévoir cet engouement pour le projet. Néanmoins, la forte présence des volontaires pour le lancement du projet fut bénéfique d'une part pour l'énergie consacrée au laborieux travail des fondations, et d'autre part pour l'engouement transmis au village par la présence de tous ces toubabs. Jusque là, le projet semblait très flou pour la communauté, mais autant de motivation les a finalement intéressé et investi dans ce projet d'école.

 

Bref, nous avons divagué dans les explications, mais tout cela pour expliquer que nous n'avons pas eu d'informations au commencement du projet. Nous savions qu'il fallait l'adapter, mais sans être sur place … compliqué ! Nous avons néanmoins eu une âme sauveuse qui a débloqué la situation courant mai. Erika, organisatrice du workshop Build with Gambia, arrivée sur le site de projet est devenue notre informatrice. Et là, alors que nous nous étions peu inquiétés de la conception, totalement absorbés par l'organisation, nous commençons à être rattrapés par la réalité, qui ne nous lâchera plus jusqu'à la fin du chantier. Un grand enseignement dans notre formation d'architectes !

D'une structure légère faite de bambou et de toiles à une charpente de bois exotique couverte de chaume.

Dès les premiers échanges, nous apprenons que le bambou n'est absolument pas une ressource locale. On nous indique alors qu'il existe différentes qualités de bois, du samba – bois blanc léger mais très peu résistant – au bois rouge exotique – fongicide et imputrescible mais très lourd. Dans tous les cas, les sections disponibles ne seraient que des planches de trois centimètres d'épaisseur et d'une longueur maximale de quatre mètres. Le concept du toit protégeant un large espace dont l'aménagement est libre était pour nous la force du projet et il était indispensable de la préserver. Ainsi pour franchir les onze mètres de portée de la ferme, malgré les faibles sections disponibles, nous avons développé une stratégie d'assemblage basée sur une succession de moisements et d'attelles des différentes pièces de la charpente. En langage courant, nous avons abouté des planches, mais en doublant les épaisseurs et décalant ces raccords afin de composer de longues pièces résistantes – des « poutres recomposées ». De ce changement de matériaux, le projet quitte sa forme quelque peu fragile et éphémère pour passer dans le registre de la réalité : une charpente. De là, le doute s'installe, les sections pensées seront-elles suffisantes pour satisfaire la solidité de l'ensemble ? Nous sommes jeunes architectes et notre formation ne nous permet pas d'assurer ce critère pourtant primordial. C'est ainsi que commence notre collaboration avec le bureau d'études Terrell à Toulouse, qui vérifiera la stabilité de l'ouvrage et nous conseillera pour sa réalisation. Ce travail catalysera les derniers mois de préparation ; et au départ du chantier cela constituait notre seule certitude de réalisation. De la même manière, nous avons remis en question la couverture de toiles dès lors que nous avons pu avoir plus de données sur le village. Les photographies montrant des toits de chaume délaissés au profit de la tôle, il nous a semblé naturel de nous diriger vers cette technique locale. La construction de l'école cherche avant tout à valoriser les savoir-faire locaux et des matériaux bio-sourcés. Tout comme la terre au lieu du béton, il semblait cohérent d'adopter le chaume, plutôt que des techniques plus occidentales telles que la toile ou la tôle. Les questions de durabilité du toit nous ont longtemps préoccupé mais nous avons tenu à ne pas céder à la couverture métallique même si cela impliquera un entretien de toit et sa complète réfection dans quelques années.

Insertion d'un concept dans un contexte réel

Derniers arrivés, derniers servis. Les autres workshops ayant débuté avant nous, un dernier emplacement est disponible dans le premier plan d'aménagement de l'école. Le plan de masse pensé par la fondation ne nous ravit pas, composition circulaire centrée sur une fontaine jaillissante, mais la parcelle octroyée correspond parfaitement aux pré-requis du projet. Lors de l'implantation du bâtiment, nous recherchions son orientation optimale, tant solaire que par rapport au vent. Il se trouvait que ces deux conditions pouvaient être remplies dans l'espace attribué qui offrait par ailleurs un cadre arboré avec des perspectives sur le paysage lointain. De la première journée de chantier, c'est à dire le nettoyage de la parcelle, découlât la première grande insertion du projet dans son contexte. Le terrain étant en pente, le sol est nivelé afin de trouver une plate-forme horizontale. Le décaissé est soutenu par de longs murets de pierre, délimitant des espaces intermédiaires entre le couvert du toit et son environnement – la cour et le bush.

De longs mois de chantier s'écoulent sans que d'autres grands changements de conception interviennent. Nous achevons ainsi une première phase de projet en décembre 2018, en ayant terminé les fondations selon nos premières esquisses et finalisé la fameuse charpente qui n'attendait que d'être couverte. Lors de quelques jours de repos avant notre départ, nous commençons enfin à prévoir la troisième grande phase de construction : les murs en terre. De nombreuses discussions avec les volontaires au cours des mois de chantier ont soulevé un certain nombre de problématiques. Cependant, nous n'avions pas les moyens d'y réfléchir sérieusement, trop absorbés par l'instant T de la réalisation. Lors de ces derniers jours, des doutes s'installent dans notre hypothèse d'aménagement de deux salles de classe.

La réalité du projet Nka

Cette problématique nous a saisi dès notre arrivée, avec la découverte d'un système de fonctionnement auquel nous ne nous attendions pas. Nous étions avertis qu'il ne fallait pas vraiment compter sur l'aide de la fondation pour la récolte de fonds ou le recrutement des volontaires, ce que nous avons donc assumé seuls. Nous pensions cependant bénéficier d'un appui une fois sur place. Le site de projet étant totalement nouveau à Kassi Kunda, les coordinateurs choisis par la fondation ont vite semblé dépassés par l'organisation de la vie collective de vingt à quarante toubabs, tous workshops confondus. Chaque équipe de projet a donc géré elle-même ses volontaires, et donc le budget commun, en plus de son chantier, ce qui n'était pas vraiment prévu ! L'argent fut dépensé pour le logement, la nourriture et les frais liés à notre présence dans le village. Le surplus d'argent appartenant à Nka, fut utilisé dans les frais de service de l'organisme (salaires des coordinateurs, sécurité de l'école, etc.), et dans la finalisation du dortoir, sensés nous accueillir. La fondation avait entamé la construction de ce dernier, mais avait cessé son financement au milieu de la construction. Il fut choisi de le mettre hors d'eau par la construction de la charpente et du couvert. La réalisation de sanitaire fut entamée pour assurer la salubrité du chantier, même si des imprévus retardèrent leur mise en place. Par cette gestion, la vérité du fonctionnement de cette ONG nous est très vite apparue, elle ne fonctionne que par la venue de bénévoles, logés et nourris pour une somme supérieure au coût de la vie locale. Dans un premier temps, mécontents de ce système et nous rendant compte des sommes en jeu, nous avons réclamé une adaptation, ce qui a formellement été refusé. Il nous semblait injuste que le fonctionnement repose sur l'argent de personnes contribuant déjà au projet par leur présence et leur donation. La fondation n'a donc aucun apport financier direct dans le projet. La construction de l'école ne se déroule que par la venue de workshops auto-financés ; et sa pérennité repose sur la présence de volontaires. Nous savons que ce système a déplu. Nous n'en étions pas avertis avant notre arrivée et espérons avoir fait de notre mieux. Nous essayons aujourd'hui de responsabiliser les coordinateurs locaux sur certaines tâches afin qu'ils puissent s'en saisir à l'avenir. Nous ne savons pas précisément ce que la fondation Nka a promis à ce village : la présence d'une école ? Une rentrée d'argent par la venue de bénévoles ? Le sujet reste assez flou, tout comme l'avenir de l'école.

Aujourd'hui, les constructions presque achevées ne permettent pas un fonctionnement de l'école : salles de classe insuffisantes face à la démographie, pas de cafétéria, sanitaires insuffisants, etc. Les travaux avant une mise en service sont encore considérables, même si à l'heure de l'écriture de cet article, les trois workshops collaborent pour finir les ouvrages entamés sur le site. Ce doute quant au fonctionnement de l'école a entraîné de grandes modifications du projet que nous vous exposons aujourd'hui.

Nous avions conçu deux salles de classe adossés à deux stockages. La composition très rigide auraient pu accueillir d'autres usages, mais cela n'aurait pas été adapté. Nous avons donc choisi d'ouvrir les possibilités d'usages sous ce toit dans l'attente d'un fonctionnement « normal ». Les deux salles de classe sont devenues un grand espace. Nous sommes sortis d'une conception fonctionnaliste, pour offrir une multiplicité d'usages et de pratiques. Les deux petits stockages ont fusionné en un aux dimensions plus généreuses. La salle de classe étant destinée à un enseignement professionnel, nous avons imaginé un grand espace modulable pour les différentes disciplines pouvant être enseignées. L'espace offert quitte l'archétype de la salle de classe occidentale, ce n'est plus qu'un vaste couvert, extérieur car non-cloisonné, mais intérieur car protégé face aux éléments. Nous profitons pleinement de ce large toit – d'une grande halle.

En attendant que le projet Nka avance quant à l'attribution de ce lieu, nous voyons également dans cette conception l'opportunité d'appropriation par le village ou les autres workshops qui viendraient à leur tour contribuer à l'édification de l'école. En effet, lors du chantier, avant que le toit ne soit couvert, peu importe la saison, le climat rendait n'importe quelle tâche difficile. La pluie interrompait la construction, le soleil et la chaleur atteignait rapidement le physique des ouvriers. Autant vous dire que chaque opportunité de travailler à l'ombre dans le bâtiment de stockage et de sa petite véranda fut saisi ! Nous espérons donc offrir un large espace de travail abrité tant pour les bâtisseurs de l'école, que pour les travaux communautaires du village. Il s'agit du plus large espace abrité du village, on imagine aisément des réunions ou des rassemblements collectifs.

 

Ne pas restreindre les usages nous a semblé vraiment essentiel face au doute lié à la construction de cette école. En tant qu'architectes, nous serons bien sûr satisfaits d'un bâtiment fini, mais qu'il soit utile serait le plus grand des achèvements. L'aspect programmatique du projet ne fut cependant pas la seule cause des modifications d'aménagement.

Un contexte à prendre en compte

Du concours avait émergé un projet décontextualisé pouvant être installé dans n'importe quel site : un prototype. Nous l'aurions certainement réalisé ainsi si nous n'avions pas rencontré les difficultés que vous connaissez. Ces dernières nous ont imposé une pause à Noël qui fut l'occasion de sortir la tête de l'eau et de réfléchir. Nous avions, par l'effort collectif, édifié une magnifique charpente créant un cadrage sur le paysage que nous n'avions pas vraiment anticipé. Nous l'avons vu apparaître au fur et à mesure des levages, et nous l'aurions fait disparaître par l'édification des deux blocs de stockage. Dans ce pays qui idéalise l'Europe, qui prend peu soin de son environnement, valoriser ce paysage nous semblait un beau message pour la communauté de Kassi Kunda. Leur révéler la beauté de leur pays qu'ils ne voient finalement que très peu. Cette donnée ré-orientera totalement l'espace. La composition symétrique décontextualisée est abandonnée, les deux stockages fusionnés et positionnés à l'extrémité sud en laissant une trame libre. En effet, dans cette direction, le bâtiment s'ouvre sur le chemin emprunté par les habitants pour se rendre au bush. La trame laissée libre offre ainsi une dalle surélevée – un petit espace public – il se nomme bantaba, lieu où les habitants se rencontrent. De là, on est une grande partie de la journée à l'ombre, face au paysage, on y converse et on y boit l'attaya local. La salle de classe se situe elle au nord. La question de sa limite s'est alors posée. Là de nouvelles problématiques financières et temporelles viennent alimenter le débat.

Dans le projet de concours, les deux longues façades est et ouest devaient être réalisées en panneaux menuisées. Mais qui dit menuiserie, dit bois … et vous connaissez nos mésaventures ! Ayant très peu envie de se relancer dans une commande pouvant prendre des semaines, la nature de ces parois nous est apparue irréalisable dans de courts délais. Que faire à la place ? Le plan évoluant en parallèle, nous avons décidé de bâtir la façade ouest en pisé, de la même manière que le stockage. Cette longue paroi crée l'intimité nécessaire à une classe vis-à-vis de la cour de l'école. Deux figures se répondent et forment l'espace: l'équerre de pisé et l'équerre du mur de soutènement en pierre. La salle s'ouvre largement sur le bush sur sa façade nord et est. Dans la liberté de pratiques envisagées, nous avons décidé de ne pas bâtir ces deux parois, créant un espace hybride entre intérieur et extérieur. Elles pourront être construites par la suite si besoin, entraînant divers aménagements.

Difficile de vous transmettre l'ambiance présente sous ce toit, mais face à cette savane dérangée uniquement par le passage de chèvres ou de vaches, la contemplation et le silence – chose rare à Kassi Kunda – règnent. A sheltering roof – Un toit pour s'abriter – Un toit pour se rassembler, cette devise qui est à l'origine du projet nous semble avoir été retrouvée par ce nouvel aménagement. A l'époque, nous concevions un prototype sans site pour l'accueillir. La découverte de celui-ci et l'édification de ce large toit durant le workshop, objet de tant d'effort et d'espérance collectifs, ne pouvaient qu'entraîner l'évolution du projet.

Pour cela, il fallait assumer le parti pris du couvert.

Ne pas le segmenter – Profiter de ce large espace abrité.

Ne pas l'isoler – Ouvrir vers le paysage gambien.