Un toit de chaume

A la veille des fêtes de Noël, nous avions achevé la charpente, il ne restait plus qu'à couvrir la structure avant de commencer à piser les murs. Le retard accumulé au cours du chantier finit par nous servir. Alors que nous devions achever la construction en novembre, l'herbe servant à couvrir les bâtiments commençaient à peine à être récoltée. Depuis début octobre, fin de la saison des pluies, le paysage gambien a radicalement changé, passant du vert luxuriant de la végétation à un paysage sec et poussiéreux. Vis-à-vis du projet de concours, nous avions rapidement réorienté notre choix de couverture vers le chaume pour une utilisation des matériaux locaux et une plus grande durabilité, mais nous n'avions pas du tout envisagé que le matériau pouvait ne pas être disponible à toutes les saisons. Dès notre arrivée, nous avons été avertis de cette contrainte et pensions donc couvrir temporairement le bâtiment. Finalement, les difficultés ont poussé l’achèvement de la charpente à début décembre, lorsque le chaume était enfin disponible. Nous aurions voulu organiser ce planning que nous n'aurions pas réussi, une bonne coïncidence dirons nous !

Avant de rentrer en France pour retrouver nos familles, nous avons missionné nos ouvriers et le Village Developpment Community, dit V.D.C, pour récolter le chaume nécessaire à la couverture du bâtiment. Très ambitieux, nos onze ouvriers essayaient de nous persuader qu'ils arriveraient à réunir plus de cinq cent fagots durant notre mois d'absence. Néanmoins, nous commençons un peu à connaître leur rythme de travail, c'est pour cette raison que nous avons décidé de faire intervenir l'instance du village : le V.D.C. Nous souhaitions d'une part assurer la récolte du chaume nécessaire, mais cette division des tâches étaient également l'occasion d'impliquer le village plus largement dans l'édification de l'école.

Le Village Developpment Community représente l'autorité dans le village. Il organise des travaux communautaires auxquels tous les villageois sont obligés de participer sous peine d'une amende. Le V.D.C. est dirigé par le Chairman, homme d'une cinquantaine d'année, et tout le village fait parti du comité. Néanmoins, les « ainés », qui représentent les différents compounds y ont une place très importante, contrairement à nos ouvriers, très jeunes, qui ne semblent pas avoir leur mot à dire lors des réunions nocturnes.

A notre retour dans le village, le V.D.C. avait achevé ces deux cent fagots, et il restait, bien évidemment, une centaine de fagots à faire par nos ouvriers, qui ne pouvaient pas assurer seuls une commande d'une telle ampleur ! La première semaine de chantier fut donc dédiée à la finalisation de la récolte, le tressage des rouleaux de chaume et la réalisation, menée par Pierre, d'un escalier qui servirait à monter les rouleaux de chaume sur la charpente.

Dans la région, la technique utilisée pour le chaume, dite « Bassari », est la plus répandue. La paille est tressée de manière à obtenir des bandes d'environ cinq centimètres d'épaisseur, un mètre de large et six mètres de long. Une fois la paille ligaturée, elle est roulée pour être transportée puis déroulée une fois sur la toiture. Les bandes sont superposées les unes aux autres avec un décalage d'une quinzaine de centimètres afin d'assurer une bonne étanchéité. La partie la plus délicate est le faitage au niveau duquel il faut multiplier les fagots et les tresser entre eux, afin d'éviter toutes infiltrations.

Pour réaliser la pose du chaume, nous avons choisi d'à nouveau faire intervenir le V.D.C. Nous imaginions alors qu'une telle mission pouvait prendre des jours, voire des semaines suivant le rythme, et souhaitions garder notre équipe d'ouvriers afin de continuer le chantier des murs en terre en parallèle de la couverture. Il est vrai que le chantier commence à être un peu long, et nous souhaitons aujourd'hui finir la construction sans trop s'éterniser, c'est pourquoi nous avions opté pour la division des tâches et la multiplication des effectifs. Nous attendions également la couverture avec impatience afin d'enfin pouvoir travailler à l'ombre … d'où le projet A Sheltering Roof !

Le début de la pose fut fixé le mercredi 06 février. La veille du jour J, nous avons appris que nos ouvriers ne pourraient pas travailler pour nous, ils devaient travailler avec la communauté. Lorsque le V.D.C. organise un travail collectif, tout le monde est obligé de participer. En travaillant pour nous, nos ouvriers auraient été rémunérés alors que l'ensemble du village travaillaient bénévolement afin de récolter l'argent utile à tous. Aucune exception possible, cela menacerait tout leur système ! Au départ, la découverte de ce fonctionnement rigoureux nous inquiéta un peu. Premièrement parce que nous n'avions aucune idée du temps pendant lequel notre équipe serait réquisitionnée pour la tâche. Et deuxièmement, nous étions anxieux que tout le village soit présent, non pas pour la convivialité de l'évènement, mais car un village sur un toit, cela fait beaucoup de monde, et nous avions peur pour la sécurité des travailleurs. Les hommes n'ont pas le vertige ici, ils sont adroits et habitués à ces tâches, mais ils sont aussi rapides et peu sensibles à la sécurité. Malgré tout, nous avons choisi de conserver le fonctionnement, espérant que la réalisation serait rapide puisque beaucoup de personnes seraient impliquées.

Jour J. 8 heures.Nous sommes prêts sur le chantier et attendons de pieds fermes les villageois qui tardent à arriver. 9 heures, les premiers hommes arrivent au compte goutte, les échafaudages sont placés et la motivation semble au rendez vous. Alors que le sentiment de la veille lors de la réunion était que le chantier pouvait s'éterniser, les villageois semblent décider à se donner à fond afin de reprendre au plus vite leurs tâches quotidiennes. Les équipes se forment, certains ramènent les fagots, d'autres les font passer aux ouvriers montés sur le toit qui s'occupent de la pose et de la fixation. Les plus anciens et aguerris mènent la marche et apprennent les techniques ancestrales aux plus jeunes. Les femmes sont également présentes pour cette tâche collective bien qu'elles soient reléguées à l'alimentation de ces messieurs. Elles observent le chantier avec attention et découvrent un monde qu'elles n'entrevoient uniquement lors de leur passage pour puiser l'eau au puit. Les enfants sont aussi de la partie, ils ne rateraient l'animation pour rien au monde. Le chantier fourmillent, chacun s'affaire, et le bâtiment se couvre de chaume. L'ombre du toit progresse et petit-à-petit les enfants ou les hommes en pause se reposent à l'abri. A sheltering roof s'achève enfin. Les hommes travaillent sans relâche, et dès le milieu de matinée, nous sentons que le toit sera couvert dans la journée. Alors que nous pensions que ces travaux prendraient des jours voire des semaines, à 15 heures, les hommes s'accordent une pause bien méritée et seules quelques finitions manquent pour achever la toiture. Elles seront faites par quelques uns dans l'après midi sur le rythme endiablé des chants traditionnels portés par les femmes et les enfants, déjà à l'abri du soleil sous le toit.

Nous sommes absolument impressionnés par la tâche effectuée en seulement quelques heures ! Un mois de récolte et de tressage aura été nécessaire pour obtenir les cinq cent fagots de chaume. Sept heures pour les hisser et fixer sur le toit. Une cinquantaine d'hommes travaillant ensemble, bénévolement pour le bien de leur village. Un exemple de travail communautaire. Au travers de cette mission, nous avons réussi à impliquer l'ensemble des villageois et chacun d'eux porte aujourd'hui le souvenir de cette intense journée avec une certaine fierté.

500 bottes de paille

13/12/2018

06/02/2019

20190206-IMG_2608